mardi 22 mars 2011

Miroirs

Deux miroirs qui se font face l'un et l'autre. Et qui, sous le poids de leur vide mutuel, se fissurent.

dimanche 11 avril 2010

La fille de l'iceberg

Il y eut, au tout début, le vide infini de l'univers. Puis, apparut un point d'eau, au centre. Ce point, au lieu de se geler dans le froid glacial s'agrandit pour devenir une gigantesque étendue qu'on appelait l'océan. À chacune de ces extrémités, l'eau se déversait dans l'espace et retournait dans la mer. C'était ce qu'on appelait le bout du monde, là où les choses disparaissaient pour de bon. Il y eut également une énorme montagne, en plein centre de l'océan. Un énorme rocher qui ne se déplaçait pas et qui trônait, à mi chemin entre toutes les fins du monde.

Finalement, toute l'eau qui se jetait dans l'univers pour revenir dans l'océan commença à geler, peu à peu. C'est ainsi qu'apparut le mur de glacier, barrière naturelle qui empêchait l'eau de se déverser indéfiniment. La mer se réchauffa, peu à peu, grâce au soleil et le mur de glace commença à perdre des morceaux de lui-même, qui partirent à la dérive pour finir leur course en s'écrasant sur le continent, ou alors complètement fondu par le soleil.

Un de ces gros icebergs avait décidé de se laisser flotter, sans trop se jeter vers le continent pour ne pas se briser sur les rochers. Il fondait, mais très lentement. Devant lui, il en avait encore pour quelques siècles à se laisser bercer par les vagues de l'océan. À travers sa solitude, le glacier avait accepté son funeste sort, comme tous les autres. Puis, un jour, il tomba amoureux d'un rayon de soleil. Ce dernier pénétra le glacier pour ne plus en ressortir. Les deux s'aimèrent ainsi pendant quelques décennies, insouciants des conséquences que pouvait provoquer la présence d'une larme de soleil à l'intérieur d'un être de glace.

Par un chaud crépuscule, le rayon quitta le glacier, considérant leur amour impossible. En s'échappant de son antre de glace, il perça un trou par lequel pleura l'iceberg. Sans le savoir, le trait de lumière laissa derrière lui une gerbe de soleil qui se replia sur elle-même, comme un oeuf.

L'orbe se développa, malgré la froideur qui avait envahi le coeur du glacier. Celui-ci avait entrepris une longue dérive, prêt à se jeter sur les récifs montagneux. Une nuit, alors que la montagne s'approchait dangereusement, une forte lumière jaillit du trou laissé par le rayon de soleil. L'orifice s'agrandit un peu plus, sous la chaleur intense. De cette blessure sortit une jeune fille à la chevelure de feu et à la peau de glace. Ses yeux brillaient comme le reflet du soleil sur l'eau gelée et les traits de son visage semblaient taillés dans le verre. Elle paraissait translucide sous la lueur de la lune.

Hélia, parce que c'était le nom que lui avait donné son père, s'assit au sommet de l'iceberg et regarda à l'horizon, vers le bout du monde. Sur son glaçon géant, elle voyait la mer s'étendre à perte de vue, sans fin possible. Les premiers mots qu'elle dit à son père furent : «Qu'il y a-t-il, au bout du monde?

- Le vide glacial.»

La fille de l'iceberg hocha la tête en signe de compréhension et continua de regarder le paysage désertique s'animer dans la noirceur de la nuit. Les mystères du Nord s'éloignaient peu à peu, à la vitesse de la dérive du glacier.
Ce qui devait arriver arriva. L'iceberg heurta la montagne de plein fouet et se brisa en milles parcelles. Hélia fut jetée sur la grève, entourée des morceaux épars de son père. Pour la première fois, les cristaux de ses yeux quittèrent l'infini horizon et se noyèrent de larmes. Les premières gouttes qui quittèrent ses yeux se transformèrent en petits diamants et se mêlèrent à la rocaille. Puis, ce furent des torrents d'eaux qui s'éparpillèrent et dans la mer et dans la montagne, créant lacs et rivières. Le rocher, surpris de cette intrusion, éleva sa voix, qui semblait émaner de toutes les pierres l'ayant formé.

«Qui ose troubler mon calme?

- La fille d'un iceberg au coeur brisé. Mon père s'est jeté sur la pierre, pour éteindre la douleur qui l'accablait.»

Surprise par cette douce voix, la montagne regarda, de toutes ses pierres, la fille du glacier. Sa beauté glaciale réchauffa le centre du rocher, qui en tomba amoureux. Il ouvrit une caverne et proposa à la jeune pleureuse de l'épouser.

«Je ne saurai jamais aimer, si je suis pour me briser en mille morceaux.

- Alors laisse-moi t'aimer et continue de rêver à la mer. Je te protègerai de la traîtrise du soleil, dans mes cavernes. Je m'abreuverai de tes larmes d'eau douce et je n'en serai que comblé.»

Hélia prit un des blocs de glace issus de son père et le plaça à côté de son coeur. Elle cessa d'avoir mal, autant gelée à l'intérieur qu'à l'extérieur. Elle accepta l'offre de la montagne et pénétra dans la caverne, pour se réfugier au centre de la terre.

Les siècles passèrent et l'amour du rocher pour la jeune fille ne faiblit jamais. De cette passion sans issue naquit les premiers hommes. Certains eurent la peau terreuse comme la montagne, d'autre furent plus nacrés, comme Hélia. Celle-ci ne voulait toutefois pas les voir, étant incapable de ressentir un attachement pour eux. Le glaçon qu'elle avait caché s'était soudé à son être et elle en était devenue incapable d'aimer quoi que ce soit.

Hélia sortait la nuit, lorsque les hommes dormaient. Elle gravissait la montagne pour se retrouver au plus haut sommet et elle regardait vers le bout du monde, comme lorsque son père était encore un glacier millénaire. Quand le soleil faisait son apparition, jetant ses premiers rayons sur l'eau, la fille de l'iceberg pleurait, formant à chaque fois des chutes d'eau sur la terre rocailleuse du rocher qui jamais ne cessait de l'aimer. Et elle retournait se cacher, avant même que les premières lueurs ne l'atteignent.

Puis, un jour, la montagne n'en put plus de voir son amour se tordre de tristesse à toutes les nuits.

«Que se cache-t-il, derrière l'horizon que tu fixes à toutes les nuits?

- Le bout du monde. Là où se cache sans doute le rayon de soleil qui m'a donné la vie.»
Hélia reçut de la montagne une embarcation, créée par ses enfants, les hommes.

«Va. Et ne regarde jamais derrière.

- Pourquoi m'incites-tu à partir? Ne m'aimes-tu donc pas?

- Si je ne t'aimais pas, je te garderais cloîtrée ici. Pars, mais ne me regarde pas.»

La fille de l'iceberg prit place dans le bateau et quitta pour l'horizon. Pour la première fois depuis longtemps, le rocher pleura. Des fleuves jaillirent de ses interstices. L'eau circulait si fort qu'elle éroda la surface de pierre. Lorsque la barque disparut du champ de vision de la montagne, la terre trembla et se sépara, emportant les hommes aux quatre coins de l'océan.

Hélia mit près d'un siècle pour se rendre sur les eaux glaciales de la fin du monde. De son bateau, elle vit plusieurs glaciers à la dérive. Le morceau de glace qu'était devenu son coeur s'anima et elle salua les frères de son père, qui lui répondirent. La rumeur s'était propagée parmi les icebergs. Un des leurs avait mis au monde une jeune fille aux cheveux de feux et à la peau de glace. Tous les glaçons géants qui croisèrent Hélia furent surpris de voir que la légende était donc vraie.

«Où vas-tu?» lui demandaient-ils tous. «Au bout du monde!» Elle avait la conviction qu'elle retrouverait le rayon de soleil qui avait aimé son père là où la mer se jetait dans les étoiles. Devant tant de beauté, tous les glaciers, sans exception, décidèrent de suivre la barque, dans l'espoir de trouver, eux aussi, un rayon de soleil qui pourrait les couvrir d'amour.

Ils arrivèrent tous, au bout de l'océan. Derrière le bateau, c'était maintenant une gigantesque montagne translucide qui se mouvait lentement. Mais, à la vue de l'univers, la masse de glace s'arrêta, effrayée. Hélia, toutefois, n'en tint pas compte et continua d'avancer vers les étoiles. Elle se retourna et fit de grands signes à ses oncles. Tout ce qu'ils purent voir d'elle, c'étaient ses yeux, deux diamants qui irradiaient dans la noirceur.

Hélia s'aperçut que les glaciers avaient cessé d'avancer.

«Attendez-moi ici! Je reviendrai!» leur cria-t-elle. Elle se retourna vers la fin du monde et plongea de son bateau. Elle nagea jusqu'à la chute et se laissa tomber parmi les étoiles pour disparaître dans l'infini, ses deux yeux brillants devenant les premières étoiles filantes dans le ciel.

Le poids de l'armée de glace, qui ne bougea jamais de son emplacement, fit courber la mer, à un point tel qu'elle se replia sur elle-même. Au bout de quelques siècles, l'océan était devenue une sphère parfaite sur laquelle dérivait des parcelles de la montagne brisée et quelques icebergs fatigués d'attendre. Ce sont ces glaciers errants qui dirent au rocher démantelé ce qu'était devenue Hélia, soit deux points scintillants dans le ciel de la nuit. C'est ainsi que les chaînes des montagnes s'élevèrent, afin de permettre aux étoiles filantes de s'agripper à leurs cimes, si l'envie leur prenait.

Aujourd'hui encore, la terre s'étend, discrètement, pour recueillir les parcelles d'un amour qu'elle aura entretenu, sans rien attendre en retour. Et grâce à la calotte glaciaire, plus jamais personne n'aura peur de sombrer au bout du monde.

dimanche 21 février 2010

À deux cents nuits à l'heure

Je me suis réveillé dans un sursaut, sous la douce lueur de l'aube qui pointait à travers la fenêtre de ma chambre. Je ne reconnaissais pas les murs de mon appartement, la disposition des meubles, les couleurs environnantes. Le souffle court, je cherchais des morceaux du rêve qui m'avait mis dans un tel état, mais en vain. La seule chose qui me restait en tête, c'était cette douce voix qui me susurrait à l'oreille : «Montréal.» Sans plus.

Était-ce le matin? Je n'en avais aucune idée, malgré la clarté qui se pointait à l'horizon du ciel. Mais je me suis levé, même si la fatigue me collait les yeux. En activant l'interrupteur, la lumière inondant ma chambre m'a permis de remarquer le paquet de cartes à jouer qui était éparpillé sur le plancher, à côté de mon lit. Toutes faces contre terres, sauf une, le roi de cœur, en plein centre du chaos.
J'ai ramassé les cartes à jouer, prenant la peine de toutes les replacer dans le même sens et je suis passé de ma chambre au salon, le pas lent, encore engourdi par le sommeil. Les lueurs matinales qui ne cessaient de croître au loin m'indiquaient que le matin n'était pas encore très loin. Dans la cuisine, je pouvais entendre quelques gouttes d'eau intermittentes qui s'écrasaient dans l'évier tout en faisant écho sur les murs de mon appartement trois pièces. Ces petits sons, qui d'habitude rythmaient mes journées, me semblaient insupportables, dans la pénombre matinale.

Je me suis assis sur le sofa du salon, en essayant de ramener à moi quelques bribes de rêve, pour justifier Montréal. Sans réfléchir vraiment, mes pensées se tournaient toutes vers le roi de cœur, seul au sommet d'une chaotique disposition de cartes mélangées. À quelque part, au fond de moi, j'ai alors songé que Montréal et lui devaient être liés.

***

Je me suis réveillé en plein milieu du salon, toujours assis sur le sofa. Le soleil était à son zénith et sa lumière traversait les lattes de bois de mes stores poussiéreux. Tout m'était sorti de l'esprit, hormis Montréal. Je ne pouvais rien faire sans que ce mot ne me traverse l'esprit. Toute la journée, j'ai cherché à comprendre, sans jamais avoir de réponses.

Le ciel s'est couvert au moment que je m'apprêtais à sortir pour m'acheter des cigarettes. Le dépanneur étant à un bon quinze minutes de marche, j'ai dû traîner avec moi un parapluie pour le retour. Curieusement, les rues de Sainte-Foy semblaient désertes, hormis deux marcheurs qui évoluaient sur le trottoir opposé au mien.
Je suis entré au dépanneur, vide, si ce n'était du commis adolescent qui feuilletait une revue à potins, en attendant qu'un client se pointe à sa caisse. À le voir tourner les pages avec écœurement, j'ai compris que sa journée avait été morne jusqu'à mon arrivée. Je me suis placé devant sa caisse et lui ai demandé un paquet de Mark Ten vert, format king size. Pendant qu'il farfouillait à la recherche de mon achat, sous son comptoir, j'en ai profité pour regarder les journaux disposés dans l'étalage, à côté du comptoir. Mes yeux se sont posés sur une première page, je ne saurais dire de quel périodique, qui mentionnait la rivalité Québec-Montréal.

Montréal. Je ne pouvais plus lâcher ce mot des yeux. Pendant un long moment, qui me parut des heures, ce mot se répétait inlassablement dans ma tête. Je me sentais comme Alice dans ses merveilles, devant le chat du Cheshire. C'est la voix du commis qui m'a sorti de ma transe. Il me regardait étrangement, sans doute parce qu'il m'a interpellé trois fois avant que je ne daigne le regarder. J'ai payé comptant, avec un billet de dix dollars, et je suis parti, sans reprendre ma monnaie. Les parois de mon crâne résonnaient encore du mot fatidique. Montréal.

La pluie avait commencé à s'abattre sur Sainte-Foy, mais ça n'avait pas empêché quelques marcheurs à s'intégrer à la solitude de la ville. Sous les parapluies, certains fonçaient, d'autres s'enfuyaient pour se mettre à l'abri. Je semblais déconnecté d'avec eux, de par la lenteur de mon pas. Je fumais ma cigarette, sous la protection de mon parapluie et je les regardais aller, la tête pleine d'un morceau de rêve. J'ai regardé la rue, qui me semblait toujours autant vide de voiture, quand j'ai vu passer une limousine. En me dépassant, j'ai eu l'impression que le temps s'était figé, ou du moins, ralenti. J'ai vu, assise sur la banquette arrière, la chevelure rousse la plus enflammée qu'il m'avait été permis de voir jusqu'à ce jour. Au même moment, la tête dans la voiture se retourna vers moi, et nos yeux se croisèrent. Deux émeraudes qui brillaient à travers la pâle obscurité de l'intérieur de sa voiture.
J'ai su, en croisant son regard, que la douce voix qui m'avait susurré à l'oreille pour me réveiller lui appartenait. Sans trop comprendre pourquoi, j'ai aussi associé Montréal et ces yeux verts, persuadé qu'il s'agissait en fait de son nom. Le temps s'est alors accéléré, pour reprendre son cours normal, et la limousine m'a dépassée, pour se perdre dans le lointain du chemin Sainte-Foy.

Les yeux d'émeraude de Montréal ne m'étaient pas inconnus. J'avais souvenir d'elle et moi, sur la banquette de cette limousine, à boire du champagne. J'avais rêvé de la jolie Montréal et de son carrosse. J'en étais certain. Pour la revoir, je devais me rendormir, fermer mes yeux, pour qu'elle revienne me chercher et m'amener bien loin.

***

Cette nuit-là, pendant que la moitié du monde dormait, moi, j'attendais de trouver le sommeil. Les yeux vissés au plafond, j'étais incapable de me laisser aller. Toute la journée, je n'avais cessé de penser à Montréal dans sa limousine. Montréal et sa chevelure de feu. Montréal au regard d'émeraude. Montréal qui patientait, la bouteille de champagne à la main.

Incapable de dormir, j'ai saisi le paquet de cartes qui traînait sur la table de chevet. Mon geste a été trop rapide et j'ai échappé le paquet qui s'est éparpillé sur le plancher. J'ai voulu prendre une carte, la première sur le dessus, et en la regardant, j'ai ressenti une impression de déjà-vu. Dans ma main, le roi de coeur. Je l'ai déposé sur le tas de la pile étendue à côté de mon lit.
Je me suis levé pour aller regarder par la fenêtre du salon. J'avais l'impression de jouer mes idées à coup de dés, tant la fatigue s'emparait de moi. Mais je ne pouvais dormir. Alors que j'étais dans le salon, mon regard s'est arrêté sur un disque d'Harmonium, le deuxième, pour être plus précis. Je l'ai longuement regardé, comme s'il entreprenait une conversation avec moi. Je me suis alors décidé à l'écouter. J'ai sauté les quatre premiers morceaux, pour me laisser bercer par l'histoire sans paroles, le cycle musical des cinq saisons.

C'est sur l'hiver, pendant que Judy Richard improvisait, que tout est devenu flou.

Je ne me suis pas retrouvé dans la limousine de Montréal. J'étais plutôt dans une grande discothèque, aux côtés d'un bar. Les éclairages verts, jaunes, rouges et bleus se mêlaient dans une masse informe de lumière dans laquelle la foule dansait, chacune des personnes se laissant bercer par le rythme de la musique sans prendre conscience des autres. Et dans cette fusion de lumière et de vie, l'éclat enflammé de la chevelure de Montréal, dont le regard intense me traversait. Elle s'est avancée vers moi et m'a chuchoté à l'oreille : « Viens danser. »

On a retrouvé l'ambiance de notre nuit magique en se regardant dans les yeux. Puis, elle m'a fait signe d'attendre, et s'est éclipsée. Quand je me suis retrouvé seul sur la piste de danse, j'ai réalisé que la foule s'était envolée, en même temps que la musique, sans que je m'en rende compte. Les murs s'étaient également éloignés, transformant la discothèque en une énorme salle aux proportions infinies. J'ai regardé autour de moi, pour retrouver Montréal. Il n'y avait plus que les lumières qui se mêlaient les unes aux autres.

Pour un instant, j'ai oublié qui j'étais. Peut-être au même moment que la lumière s'est éteinte. Je n'avais qu'une chose en tête. Montréal. Ses yeux verts. Sa chevelure rousse. C'est alors que j'ai vu deux phares dans la nuit. Je n'étais plus dans la discothèque, mais sur la route. Je ne voyais plus que la ligne jaune et ces deux lumières, d'un vert étincelant. La voiture s'est arrêtée devant moi et je me suis dirigé vers l'arrière, poussé par une envie grandissante. J'ai ouvert la portière pour retrouver Montréal, dont l'émeraude de ses yeux avait envahi ses pupilles et son globe oculaire. Elle irradiait dans la nuit et je n'en étais que plus subjugué encore. Alors que je pénétrais dans la voiture, elle m'a dit : «Ça fait du bien de se voir.»

C'était un rêve particulier, où j'avais la drôle d'impression de vivre deux cents nuits à l'heure, à travers la ville. Dans une limousine, j'étais là, avec elle, à boire du champagne, à travers les lumières défilantes des artères routières de Québec. Le temps filait, comme la corde d'argent sur laquelle mes pensées se couchaient et se laissaient aller, flottant derrière moi comme un cerf-volant. On se laissait bercer par l'ivresse du moment et des bulles. Notre carrosse filait sur le chemin parsemé d'étoiles, comme s'il cherchait à se perdre au fil des années. Nous étions silencieux, les seuls bruits nous parvenant étaient ceux des roues sur l'asphalte neuve. Un doux bourdonnement qui nous berçait dans notre folie.

Puis, elle a commencé à me parler. J'ai fermé les yeux pour l'écouter. Ça ressemblait à une drôle de chanson, sans en être une. Elle m'a versé un autre verre, a cogné doucement sa coupe contre la mienne et a dit, très clairement : « Bienvenue aux coeurs fous, au coeur de tout... »

J'ai ouvert mes yeux, pour les plonger dans les siens. Le temps s'est suspendu et la noirceur a envahi l'espace autour de nous. J'entendais toujours le chuintement des roues sur la route, mais à cela s'était rajouté un murmure. Son murmure, cette étrange chanson qu'elle m'avait chantée. Pendant que l'obscurité nous entourait, j'ai parlé, pour la première fois de ce rêve. Ma voix n'était plus la mienne, mais sortait du plus profond de moi. Au milieu de mon corps s'était ouvert un corridor par lequel passait ce courant vocal. Je me suis entendu dire : « Le Roi de Coeur nous attend. »

Elle m'a souri. Le regard qui brillait de plus en plus. Je me suis perdu dans ses yeux, à en oublier tout le reste. Obnubilé par elle, je lui ai demandé son nom. Je voulais l'entendre me le dire, me le chuchoter à l'oreille.

***

Je me suis réveillé dans un sursaut, sous la douce lueur de l'aube qui pointait à travers la fenêtre de ma chambre. Je ne reconnaissais pas les murs de mon appartement, la disposition des meubles, les couleurs environnantes. Le souffle court, je cherchais des morceaux du rêve qui m'avait mis dans un tel état, mais en vain. La seule chose qui me restait en tête, c'était cette douce voix qui me susurrait à l'oreille : «Montréal.» Sans plus.

lundi 8 février 2010

Nelly

Je viens tout juste de finir Folle de Nelly Arcan. Deux jours ont passé et je ne sais toujours pas quoi penser de l'auteure en particulier. Des phrases si longues, soutenues, chargées par une émotion vive : celle de la propre déchéance d'un personnage beaucoup trop proche de l'auteure.

C'est ça, l'auto-fiction. Où s'arrête le vrai, où commence le faux? Une mince ligne dont personne n'a aucune idée de l'emplacement exact dans le schéma narratif de l'auteure. Je ne suis pas mal à l'aise face à l'auto-fiction. La preuve, j'ai lu, adoré, encensé Marie-Sissi Labrèche, qui a produite une trilogie particulièrement forte et qui était très calquée sur sa vie.

Non, j'ai du mal avec Nelly, la personne, la femme fragile derrière le texte, les faux seins, les chirurgies, les décolorations de cheveux. Car derrière Nelly, il y avait Isabelle. Et dans Folle, on le sent, même si elle ne dit jamais son vrai nom. Parce que Folle, c'est le récit d'une femme, une longue lettre à un ancien amour, qui se résulte par l'annonce de sa pendaison, le jour de ses trente ans. Une pendaison planifiée depuis le jour de ses quinze ans, maintes et maintes fois rabâchée tout au long du livre, qui nous est détaillée.

Et le malaise dans tout ça? Nelly Arcan s'est pendue à Montréal en 2009. Le jour de sa mort, je me suis juré que j'attendrais avant d'acheter ses livres, pour ne pas tomber dans la perversion offerte. Car l'auto-fiction, c'est de la perversion, pure et dure. Exhibitionnisme pour l'auteur, voyeurisme pour le lecteur. Voir l'autre s'écrouler, c'est ça, le succès, aujourd'hui.

Mais entendre Nelly Arcan répéter tous les chapitres que l'heure de sa mort approche, que le clou qu'elle a planté sur le mur de sa chambre n'attend plus qu'elle, dans le contexte, ça reste perturbant, éprouvant, voire même impossible à lire. Je l'ai lu, en me disant que j'étais sans doute dans le pire des cauchemars. Au nom de la littérature, Nelly se vidait dans ses livres. Mais elle se vidait elle-même, pour contenter la soif aveugle du lecteur contemporain qui se complaît dans la douleur de l'autre. L'autre, qui était Nelly Arcan. L'autre, qui était humaine, complexée, détruite, vidée, charcutée, siliconée... Pour le regard des autres.

Et l'artiste est passée à Tout le monde en parle. De quoi a-t-il été question? De ce physique. De cette enveloppe charnelle qui lui collait au cul, pas parce qu'elle le voulait bien. Parce qu'elle se sentait obligée. Et en a-t-elle été heureuse? Pas selon Folle. Pas selon ce qu'on a trouvé dans son appartement, en 2009.

Alors, Nelly Arcan, putain de folle, comme certains peuvent dire, a peut-être été considérée comme une blondasse dans le milieu littéraire. Elle a peut-être fait le coup publicitaire du siècle, en se suicidant après son roman considéré comme un hymne à la vie. Mais quoiqu'il en soit, cette pauvre âme torturée avait annoncé son funeste destin, sans que personne ne s'arrête à ces idées sombres qui traversait son oeuvre, comme un fil d'or.

Je ne sais plus quoi penser de l'auto-fiction, en ce froid février de 2010, mais une chose est sûre, Nelly Arcan n'en faisait pas partie. Lorsque la fiction dépasse à un certain point la réalité, c'est du domaine de la métafiction.

mercredi 25 novembre 2009

Récit pour adolescent

Je suis terrifiée de m'avancer sur la scène. Dans quelques instants, le numéro qui me précède va se terminer et ça va être mon tour. Moi, une simple jeune fille de 15 ans, abandonnée à une foule vorace de 614 personnes, environ. Moi, qui rougit de honte quand le professeur me pose une question devant vingt-cinq autres élèves. Moi, qui déteste parler en public. Et bien cette même moi s'est inscrite à Secondaire en spectacle, a réussi les auditions et doit maintenant performer devant un public immense. En tout cas, bien plus immense que dans le pire de mes cauchemars. Sauf que dans mes cauchemars, je suis toute nue. J'ai pas pris de chance. Ce soir, le col roulé et le pantalon ont pris le dessus sur la camisole et la jupe.

Les lumières s'éteignent. Le public applaudit, siffle, crie. J'ai même pas remarqué c'était quoi. Une chose est sûre, ce n'était pas Simon. Non, lui, il passe deux numéros après moi. Et pas de danger qu'il soit mort de trouille, ça fait 5 ans qu'il le fait, Secondaire en spectacles, et à chaque année, il gagne tout ce qu'il peut gagner et finit aux finales nationales.

Maudit Simon. Si c'était pas de lui, jamais je m'aurais inscrite. Mais non. Je perds la tête, quand il s'agit des gars. Et après, je me rends compte que c'est des cons. Mais juste après.

« Et maintenant... »

Ça y est. Dans une seconde, l'annonceur va me présenter, sa voix va être multipliée par dix dans les hauts-parleurs et toute la foule aura, jusqu'à ce que je commence à chanter, mon nom qui leur résonnera dans les oreilles. Mérédith Leblanc-Webber. C'est tout sauf mélodieux. Un nom de famille composé, avec un W dedans. Webber. On croirait entendre une grenouille. Et Simon, lui, qui doit attendre dans la loge des participants, va faire son snob et écoutera à peu près pas ce que je vais faire. Il ne me félicitera pas après. Et s'il me parle, ça va être pour me faire des commentaires négatifs sur à peu près tout ce qui est possible d'être négatif.

«... dans la catégorie interprétation... »

C'est beaucoup trop long. Cessez de me présenter aussi longuement et jetez-moi sur scène. Au moins, si j'ai à me casser la figure, je le ferai avec classe, en trébuchant sur un fil de micro et en me cassant la gueule sur le banc de piano. Pas en faisant une fausse note ou en perdant la voix. Ou pire, en vomissant sur scène.

«... avec une chanson d'Isabelle Boulay...»

À quoi j'ai pensé? Isabelle Boulay. J'aurais jamais dû écouter ma mère. Elle a vraiment des goûts musicaux épouvantables. Je la revois me chanter l'air du refrain « Je suis un saaaaule inconsolableuh, le plus désemparééé des aaarbres. Ben voyons! Mémé, tu connais sûrement ça! Ça passe toujours à la radio, quand je vais te porter à tes cours de piano. Ou très souvent. Tu la chanterais tellement bien, je suis sûre qu'ils te prendront si tu leur fais.» Et Maman a eu raison. Ils m'ont pris. Mais c'est sûr que c'était pour se marrer un bon coup pendant le spectacle. Ou pire, pour faire paraître Simon beaucoup mieux que moi. Il est pas trop tard, je peux m'en aller.
Après tout, ils n'ont pas encore dit...

« ...voici Mérédith Leblanc-Webber!»

Ben oui. Ils ont dit mon nom. Il est trop tard pour reculer. Je marche vers le piano qui est au centre de la scène. Bon Dieu qu'elle est grande. J'avais jamais remarqué avant aujourd'hui. Bon. Pas de chance, les fils de micro sont bien en dehors de ma portée, je peux pas m'esquiver en feignant une commotion cérébrale. Le rideau s'ouvre. Lentement. Et les gros spot lights m'éblouissent complètement. Je suis aveugle. Ça y est. C'est là que je vais me casser la gueule. Je vais trébucher sur le banc de piano et ça va être ma honte la plus totale, celle que j'imagine depuis les 3 dernières semaines, voire les 3 derniers mois. Bon, d'accord. Je ne suis pas totalement aveugle. Je vois encore le banc de piano, juste assez pour que je puisse m'y installer sans faire tout un fracas. J'installe mes mains sur le piano. Mon Dieu. Je tremble comme c'est pas possible. Et je crois bien avoir oublié ce que je dois jouer.

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Dans le fond, quand j'y pense, toute cette histoire n'aurait pas eu lieu si Simon Laverdière n'avait pas été aussi beau, aussi drôle et aussi proche de mon casier. Parce que je ne l'aurais peut-être jamais remarqué. Et que je n'aurais sans doute pas été portée à m'inscrire à Secondaire en spectacle pour avoir une chance de le connaître. Parce qu'il était impossible pour moi de le connaître sans passer par le concours de talents. Mais je vais commencer par le début, vous comprendrez sans doute un peu mieux.

jeudi 8 octobre 2009

Premier jet Texte pour enfant

Mon amie Jojo dit que les monstres sous le lit, ça n'existe pas. Elle dit la même chose pour les monstres du placard. Moi non plus je n'y crois pas. Quand je suis avec elle. Parce que je ne veux pas qu'elle me traite de peureuse. Parce qu'à dix ans, avoir peur des monstres, c'est bébé. Et je ne suis pas un bébé! Et puis, de toute façon, c'est vrai que ça n'existe pas les monstres!
Mais c'est facile à dire, quand c'est la journée. Là, il fait noir, et je suis toute seule dans ma chambre. Ma chambre, qui est devenue mille fois plus grande, comme pour se préparer à recevoir quelque chose de gros. De très gros! En plus, c'est super silencieux dans la maison. Maman et Papa sont couchés. Même Mistigri, mon gros matou blanc, a arrêté de courir partout dans la maison. Mais... qu'est-ce que j'entends? On dirait un gros sifflement! Sans doute un monstre qui se prépare à arriver! Vite, je me cache sous mes couvertures. Il ne pourra pas me trouver, si je suis bien cachée! Ça marche toujours et je réussis toujours à m'endormir. Je n'entends plus le sifflement. Alors, soit le monstre est parti, soit il est rendu dans ma chambre. Il me cherche sans doute. Je retiens ma respiration. Pas de bruit dans la chambre, ça veut dire qu'il n'est pas là. Sûrement. Je ferme un peu les yeux. Et je commence à m'endormir tout doucement. Mais je sens quelque chose qui marche sur mon lit! Qui me marche dessus!
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Jojo ne saurait sûrement pas quoi faire, si un monstre était en train de lui marcher dessus! Elle y croirait peut-être un peu plus, aux monstres. Mais là, c'est pas à Jojo que ça arrive, c'est à moi! Il y a deux secondes, j'avais les yeux pesants et là, je suis sûr qu'ils sont aussi ronds que deux grosses pommes vertes. Il ne faut pas que je bouge. Le monstre pourrait me repérer. Et me manger. Ou pire encore, m'amener avec lui dans son royaume.
C'est curieux, le monstre a commencé à faire un drôle de bruit. Comme s'il ronronnait. Je me relève pour me retrouver assise dans mon lit et je vois Mistigri en train de se préparer à se coucher. Je lui chuchote : « Mon gros Mistigri d'amour! Tu m'as fait vraiment peur! »
Jojo aurait bien raison de me traiter de peureuse. Penser que Mistigri, mon Mistigri, peut être un méchant monstre. Je dois être la plus peureuse des peureuses... la poule mouillée des plus poules mouillées au monde! Je dois me convaincre à haute voix. « Ça n'existe pas des monstres! Hein mon gros Mistigri?»
Mistigri me regarde avec ses gros yeux de vieux chat. Il ouvre sa petite gueule... et me répond : « Ce n'est pas parce que les monstres ne sont pas là, qu'ils n'existent pas, Jade. »
==
Voyons, c'est impossible! Un chat, ça ne parle pas. Ça miaule, un minou, non? Je dois avoir les yeux aussi gros que deux tomates, en ce moment. Mon Mistigri me regarde encore, comme si c'était normal qu'il me parle. Et le voilà qui recommence : « Excuse-moi, Jade, j'aurais dû faire les présentations avant. Je suis Mistigri, ton bon chat, protecteur de ton sommeil. »
- Protecteur de mon sommeil? que je lui demande, encore un peu étonnée.
Il me fait oui de la tête. Mon chat me répond en faisant un oui de la tête! Il continue de me fixer et recommence à me parler : « Chaque enfant s'est vu attribuer un gardien à sa naissance, pour le protéger des mauvaises créatures. Ce gardien peut prendre plusieurs formes. Moi, j'ai choisi...
- Un chat? Ça veut dire que toi, mon Mistigri, tu me protèges des monstres?
Mistigri me refait signe que oui. Et il commence à m'expliquer que les monstres ne sont pas vraiment des monstres. Plutôt comme des mauvais anges qui s'amusent à faire peur aux enfants pendant que leur gardien a le dos tourné. Je lui demande : « Mais qu'est-ce qui va m'arriver, si jamais tu as un accident?
- Les gardiens ne sont plus requis auprès des enfants dès leur 11e année. Certains sont enfermés dans un corps jusqu'à la fin de celui-ci. D'autres sont justes là sous formes d'anges, et disparaissent à la fin du mandat. »
Ouf! Je suis soulagée. Je ne voudrais pour rien au monde perdre Mistigri. Il a toujours été là, alors c'est un peu comme un frère. Avec du poil et des moustaches. Et qui miaule au lieu de parler, jusqu'à maintenant.
Avec ses grands yeux, Mistigri regarde mon cadran, sur le bureau à côté de mon lit. Ses yeux se plissent et on dirait qu'un sourire se dessine sur son visage de chat. Il tourne ses yeux vers moi et me dit : « L'heure des monstres est passée. Je dois partir pour le palais aux milles lunes faire mon rapport. »
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« Ferme tes yeux. Je t'emmène faire un voyage secret! » me dit mon gros chat blanc. Les yeux fermés, je le prends dans mes bras. Puis, sans quitter mon lit, je sens le paysage changer autour de moi. Un gros courant d'air semble nous transporter loin de ma petite maison. Mistigri m'ordonne de ne pas ouvrir les yeux tant qu’on n’est pas arrivés. Je l'écoute. Je ferme mes yeux le plus fort possible. Mais j'entends comme des bruits de clochettes à côté de mon lit. Et j'entends respirer, comme si une merveilleuse créature nous suivait. Malgré mes yeux fermés, je peux sentir ses couleurs. Mais c'est nono, des couleurs ça sent rien! Mais un chat, ça ne parle pas et ça nous fait pas voyager jusqu'à un palais aux milles lunes, non? Je suis trop curieuse. Mistigri ne veut pas que j'ouvre mes yeux, mais c'est plus fort que moi. Alors, je les ouvre.
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Je suis toujours dans ma chambre. Sauf que le soleil entre par la fenêtre. Je suis toute engourdie et je me rends bien compte que j'ai fait tout un rêve.
Pendant que je déjeune, je me garde bien de parler à mes parents de mes aventures de la nuit dernière. Même si c'était juste un rêve. Mistigri est à mes pieds et miaule. Il n'a sûrement plus de moulée, le pauvre. Je vais lui en mettre et je cours me préparer pour l'école.
Je suis sur le pas de la porte, à attendre Jojo pour aller à l'école, comme à tous les matins de la semaine. Je la vois arriver sur la rue. Je me retourne vers mes parents pour les saluer et la première chose que je vois, c'est mon gros Mistigri qui est assis en plein centre de la cuisine tout en me regardant. Et je suis prête à parier qu'il m'a fait un gros clin d'oeil avant de se lever pour aller manger.

mercredi 30 septembre 2009

En me cassant en deux, tu m'as libéré d'un lourd fardeau. J'ai la curieuse impression de respirer.
Je suis en train d'écrire. Histoire pour enfants. Une histoire de monstres de dessous de lit et de chat qui parle. Faire comme si.
Ça marche bien. C'est intéressant. Mais je suis encore dans cet état zombie. Cet état qui m'amène à devenir auto-réflexif.
Je déteste les réflexions. Sur moi.
Et pendant que j'écoute Pink Floyd, je valse loin. Derrière mes yeux. Et je suis plus trop certain. De ce que je dois penser.
Si la littérature réflexive ne me fait pas, je devrais songer à devenir auto-réflexif. Récits métaleptiques regorgeant d'intertextualité.
Je suis intertextuel. De moi-même. En ce moment même, je me cite.

mardi 22 septembre 2009

J'ai une boule de feu dans l'estomac. Normalement, cette boule, je la noie. Mais aujourd'hui. Rien n'y fait. Comme si la boule de feu était un incendie généralisé à l'intérieur de mon être.

Quand on libère ces types de boules, on sait jamais quelles conséquences on aura à affronter. Je l'ai fait une fois. Dévastateur. Et me revoilà, face à un problème supérieur.

P.S. : Ne désespérez pas, la fiction ne devrait pas tarder à se repointer.

lundi 24 août 2009

Souvenirs

Ouvre-moi les yeux. Une fois pour toutes.

Quand je regarde quelque fois dans ma mémoire, le paysage de mes souvenirs, j'y vois un ciel bleu et des nuages touffus. Avec un arbre qui bruisse sous le vent. Un érable. Et du gazon. Vert. Tellement vert qu'on a l'impression de s'y perdre si on le regarde trop longtemps. Et une galerie à la peinture écaillée.

Mais pas de toi. Pas une parcelle. Parce que ce paysage, c'est mon berceau. Mon pays d'origine. Mon antre. Un refuge intouchable. Dont personne n'a accès. Où je pouvais regarder le temps filer comme une feuille morte sous le vent.

Mais ce décor, avec les années, s'est effrité. Peu à peu. De plus en plus. La peinture écaillée est disparue. Le ciel bleu ne m'émerveillait plus. Et la quiétude est disparue. Remplacée par un stress immense. Je n'appartenais plus à cet endroit. Je n'y avais plus droit. Et pendant que je réalisais cette tristesse, en même temps qu'un merle prenait son envol, j'ai pensé à toi.

Toi qui m'a fait réaliser que cet endroit ne serait plus jamais le même. Oh, sans le vouloir. Personne ne serait assez méchant pour départir un homme de sa terre natale. Mais tu l'as fait. Cruellement. Sans pitié. Juste avant de me fendre le coeur.

Bah, c'était pas ta faute non plus. Comment pourrais-je être autre chose que moi-même? Comment pourrais-je être autant bourré de vices, de haine, de colère, de noirceur et me faire aimer? Comment pourrais-je être lui?

Et comment aurais-je pu me ressourcer, si mes origines ne m'étaient plus d'accès? Si ce ciel bleu, cet arbre et cette galerie ne m'étaient plus destinés?

Alors j'ai ouvert les valves. Des larmes de bières au goût de nicotine. Et des relents de colère. De jalousie. De mépris. Sur du Dido, du Harmonium et même du Phil Collins. Je n'ai pas su retrouver le ciel bleu. Ni même le vert du gazon. Mais au moins, j'avais autre chose en tête.

L'infinie solitude commençait à faire son oeuvre. Sournoisement. Mais sûrement. Chaque moment me semblait de plus en plus long. Surtout quand je pensais à toi. Tic. Tic. Tic. Le tac ne venait pas. Et j'avais oublié l'azur, le vert, l'écaillé de la contrée qui m'a vu naître.

Ce soir, j'ai pensé à ces couleurs. J'ai revu les nuages touffus, dans ma tête. Comme une photo. Et je me suis rendu compte que j'avais perdu quelque chose. À travers ces années. Mais que peu importe ce qu'il allait arriver, que peu importe combien de temps allait passer, que peu importe combien de couches de peinture la galerie allait éprouver, j'aurai toujours le souvenir de ce moment passé à voir l'herbe verte tanguer sous le vent, à entendre l'arbre chanter de ses feuilles et à admirer les nuages qui se partageaient l'éclat du bleu.

Alors, si jamais l'envie te prend.

Ouvre-moi les yeux. Une fois pour toutes.

lundi 17 août 2009

J'ai perdu pied. Au fond du puits. Fiction.
Je finirai bien par devenir. Réalité.
Mais pour le moment.
J'attends.
Les joues humides.
Le coeur qui débloque.
La corde ne veut pas décrocher. Et je ne peux me hisser. Les mains brûlées.
Je perds mon temps.

dimanche 16 août 2009

Étanche

J'ai écrit ton nom dans le sable. Chaud. Doré.

La marée basse s'écumait au loin. Des bruits de vague distants. Des étoiles de mer en contre-bas.

J'ai écrit ton nom dans le sable. Marée haute. Il s'est effacé.

jeudi 13 août 2009

Je me défonce ce soir. Quatrième Molson de débouchée, je me demande quand est-ce que je vais finalement voir le fond du baril. Je déteste les au revoir, spécialement quand ils sont plats.

J'aurais pu essayer d'écrire de la fiction. Ou voire de la poésie. Mais mon esprit est trop embrouillé pour autant d'exercices. Je préfère sombrer avec - en ce moment - du vieux Alanis Morissette. Mais pas Jagged Little Pills. Plus vieux encore. Peu importe la musique, elle ne fait que m'accompagner. Dans ma solitude. Ou dans mes déboires.

Ais-je peur de rater ma vie? Au point de la voir déjà finie? Je crois que oui. Comme si j'étais né pour être ordinaire. Né pour passer inaperçu. Ou pour être deuxième. Tant de rêves qui me semblent flous, inacessibles. Tant de rêves qui se résument à une chose. Être quelqu'un. Qui se démarque.

Mais non. Je ne me démarque pas assez. Je suis terne. Monochrome. La plupart des textex que j'ai écrit me semblent fades en ce moment. Sauf ce cycle fantômatique qui m'habite. Comme si les morts, les âmes errantes voulaient que je parle d'elles. Mais sinon, je me trouve trop auto-fictif. Comme si j'avais besoin de ce mal de vivre, de ce mal d'aimer pour écrire quelque chose qui finalement, n'en valait peut-être pas la peine.

Un premier jet en vaut-il la peine? Si ingénieux soit-il?

De toute façon, je sombre déjà. Les bulles d'alcool me pétillent dans les yeux. Mon esprit ne peut se fixer. Et je suis seul.

Alcool et solitude. Donc, peut-on en conclure une forme d'alcoolisme? Fuir. C'est donc ça la raison.

Introspection. Tic et tac et tic et tac.

Le temps passe et je ne suis toujours pas plus avancé. À quoi l'écriture m'amène-t-elle? Méandres sans fonds et réflexions toujours de plus en plus glauques.

Et ça me ramène à cette question : C'est quoi le bonheur? Je vous entends déjà : C'est le trajet et non la destination. Peu m'importe aujourd'hui. Et si le bonheur n'était qu'une idée? Paf, comme ça. qui vous frappait sans que vous vous en rendez compte?

Quoiqu'il en soit. Je déteste les au revoir. Surtout quand ils me rapellent l'échec. Je retourne à la fiction dès demain.

L'essai personnel me tue. Me détruit encore plus.

lundi 10 août 2009

Ouvrir tout un univers en quelques lignes. Travail du romancier/poète/essayiste/nouvelliste. Un univers fictif/réel. Dépendamment du créateur. S'empêcher de s'empêcher. Ni plus, ni moins. La tabou ne doit pas exister. Le sujet intouchable doit être touché. Maintes et maintes fois. Clic clic clic sur le foutu clavier. Sans s'arrêter sur des questions d'ordre éthique.

Dans un monde idéal. Bien entendu. Parce que tout le monde a des sujets intouchables. Et au lieu de toucher, on effleure du regard, sans clic clic très approfondi.

dimanche 9 août 2009

Est-ce que je peux aller trop loin? Écrire en donnant trop de moi? Et de toi, par le fait même?

Révolu, le temps de la plume où écrire de son sang prenait toute son ampleur. Maintenant, c'est du bout des doigts, sur un clavier en alu. Plus de magie, hein. N'empêche pas moins que ça peut devenir très intestinal. Indigeste. Violent. Cru. Ou tout simplement morne. Ou ennuyant. Dépend du point de vue.

Et quand je tombe dans la fiction, j'oublie tout. J'oublie qui je suis, que je t'aime et que je flanche. J'oublie que j'ai mal, mais pas trop. Chaque personnage dans lequel je me vide est un réceptacle confus que je réussis à distancer.

C'est quand je laisse tomber sur l'écran des images ''poétiques'' que je me retrouve, bien malgré moi. Et quand je me lance, plus rien ne peut m'arrêter. Des mots, des mots et encore des mots. Une pluie de mots. Une pluie torrentielle de langage. Et je me fais assommer par les mêmes thématiques.

Je suis un con qui écrit. Un imbécile qui crée. Un idiot qui ne marque pas encore son temps.

Et un poisson. Bloup bloup.

Images de toit et de mois. D'avril à ici, là.

Est-ce que t'as ouvert une porte vers ailleurs? Pour comprendre finalement toutes ces idées qui te traversaient l'esprit? Ou tu t'es seulement recroquevillé en position foetale dans l'impossibilité?

Quoiqu'il en soit, j'ai ouvert un autre livre qui me disait que je ne suis plus grand chose. Et un autre qui me disait que j'ai peut-être trop attendu. Le bulletin de nouvelles me demandait de partir. Et le journal m'accusait de tout.

As-tu trouvé quelque chose, dans le fond des prairies martiennes? Ou tu te noies dans un trou noir? De toute façon, sous l'arche, il ne pleut que très rarement. Seulement quand la pluie est oblique. Poussée par le vent.

Et moi, j'ai écouté Alanis, Alfa, Celine ou Céline, Britney, Avril et tout plein d'autres qui ne me disaient absolument rien de toi. Et pourtant.

J'ai pas fait exprès d'échapper la tasse. Elle s'est cassée sur la céramique. Un grand bruit. Une fissure. Du café partout. Un beau gâchis. Comme toujours. Et j'ai laissé le tout sécher. Sans rien ramasser. En espérant marcher dessus. Et me rappeler pourquoi je suis si maladroit.

Si jamais tu me vois passer. Fais de l'auto-stop. Et en t'asseyant, fais attention à la tasse cassée. Ça pourrait me faire plus mal.

Errance

Ça fait trois mois que je suis mort. Environ. C'était un soir d'août. Et aujourd'hui, c'est la première neige. Donc, environ trois mois. Peut-être quatre.

Ça s'est passé tellement vite. J'ai pas trop compris ce qu'il était en train de m'arriver. J'étais assis dans ma voiture, bien posté aux feux de circulation, à attendre que la lumière passe du rouge au vert. Puis un camion a dérapé et m'a embouti. Et j'étais mort. Enfin, je crois. J'ai pas vu le film de ma vie, comme on a souvent dit. J'ai pas vu la lumière au bout du tunnel. Personne n'est venu me chercher. Non. J'étais debout, à côté de ma voiture, enfin, de ce qu'il en restait. Et sous la tôle tordue, je savais que je reposais là.

Je me suis assis dans l'herbe humide. Et j'ai attendu. Qu'on vienne me chercher. Pour aller je ne sais trop où. Mais, bien évidemment, personne n'est venu. J'ai dû voir une dizaine de couchers de soleil et autant de levers, assis là. Puis, la température est devenue rapidement insupportable.
Même pour un mort. Alors je suis retourné chez nous. Dans l'ambiance mortuaire. Ma femme qui pleurait sans arrêt. Ma fille qui affichait un air d'enterrement. C'est le cas de le dire.
Quelquefois, je crois qu'elles me voyaient. Elles regardaient au loin, dans ma direction. Et tout à coup, un petit éclair dans leurs yeux. Et quelques larmes. Parfois, j'allais m'asseoir avec elles, à la table de la cuisine. Comme autrefois. Excepté que je ne pouvais pas leur parler. Leur prendre la main, quand ça n'allait pas. Ou tout simplement les serrer dans mes bras.

Alors, après un moment, je suis parti. J'ai décidé de marcher jusqu'à ce que je trouve quelqu'un comme moi. Quelqu'un qui avait raté la grande projection de son film. Et qui marchait dans le froid des nuits. Sans jamais trouver. Tout en sentant des milliers de présences autour de moi. Des fantômes parmi les fantômes.

Je me suis trouvé un banc de parc. Où je pouvais m'engourdir jusqu'à ce que je voie passer quelqu'un qui puisse me voir. Alors je m'y suis installé. Et c'est sur ce banc que je regarde tomber la première neige. Ma montre numérique indique 22:15, le 23 août 2009. Heure à laquelle j'ai dû traverser de l'autre côté. En restant dans le même.

À travers les flocons, je crois discerner quelques points rouges qui se déplacent. Comme des yeux. Qui me fixent. Qui s'éteignent et se rallument. Un peu plus près. À chaque fois. De quoi pourrais-je bien avoir peur, si je suis déjà mort? Qu'est-ce qui peut bien arriver à une âme errante?

Je suis engourdi. Come soudé au banc. Et je ne peux m'empêcher de voir ces petits points scintillants filer dans la nuit. S'approcher sournoisement.

« Qui êtes-vous? »

Je n'ai même pas eu à ouvrir la bouche. La question qui fusait dans mon esprit s'est fait entendre à travers le parc, avec un écho lugubre. Ou était-ce des rires? Des rires qui s'amplifient. Et qui sortent de partout autour de moi. Je voudrais fermer les yeux. Essayer de me faire mon film, pour partir. Vite. Mais je suis gelé là.

Avec eux.
J'écris pour rester vivant. Parce que chacun de mes mots qui s'affiche est une partie de moi, indélébile. Et j'aurai beau dire : « Non non non que de la fiction », il n'existe pas ou presque de cette fiction pure. Je dis presque parce que je n'ai jamais eu envie de scier quelqu'un.

J'écris pour me garder réveillé. Pour ne pas endormir mes idées qui s'échauffent. Qui bouillent. Rage, comme un feu qui crépite sous le vent.

J'écris pour ne pas oublier ce qui me fait mal. Parce que j'aime pas le bonheur. Les happy end. Les fleurs bleues sous un arc-en-ciel et le couple parfait qui s'embrasse dans la rosée du soir.

J'écris là où ça fait mal. Parce que je sais ce qui fait mal.

J'aime la noirceur d'un personnage. Ou son mystère. Ses idées floues. Le décortiquer, morceau par morceau. Jusqu'à ce que je comprenne. Que c'était moi. Ou une partie. Aussi infime soit-elle.

J'ai pas perdu la main. Juste l'envie de développer. De m'encarcaner dans un scénario précis, avec des ''moi'' précis. Comme une salle aux miroirs.

Mon langage ne s'est pas éteint. Et ce n'est pas près d'arriver.

Je suis un torrents de mots. Ou simplement un poisson qui tente de le remonter.

Bloup bloup.

mardi 21 juillet 2009

L'avalé

J'ai ouvert un livre qui commençait comme ça : Tout m'avale. Un livre que je n'ai jamais fini. Et qui a disparu de ma collection. Comme si le destin ne voulait pas que je sache ce qu'il est advenu de Bérénice et de son frère Christian. Ou comme si, inconsciemment, je ne voulais pas lire ce livre. Comme si je ne voulais pas m'imprégner de cette lourdeur poétique. Comme si je n'étais pas prêt aux mots de Ducharme. Comme si dans le fond, c'était moi, l'avalé des avalés.

Au premier chapitre, j'ai été émerveillé par les mots. Les images. Les phrases. Tout, quoi. Au deuxième chapitre aussi. C'est au vingtième que j'ai reposé le livre. Pour ne jamais le ré-ouvrir. Et pour oublier son existence. Jusqu'au matin où je me suis levé en me disant : Tout va mal. Tout m'avale. Comme Marie-Sissi disait dans son livre.

Alors, j'ai perdu l'essence de Ducharme. J'ai oublié les évocations de l'île. Ou de la péninsule. Des flammes. De l'arbre.

C'est drôle comme ces souvenirs fictifs me semblent vrais. D'une certaine manière, je les ais vécus. Mais aujourd'hui, j'ai des images de la maison de Bérénice. Et de son arbre. Son bateau. Son échappatoire. Et moi, l'échappatoire, c'était le cadavre d'un arbre. Effiloché et cousu en papier. Tatoué de langage. Et vendu en plusieurs exemplaires impersonnels.

Et du jour au lendemain, j'ai commencé à me faire avaler par les mots. Les mots de l'avalée des avalés. Par la dactylo de Ducharme. Et j'ai perdu pied.

Tempus Fugit

J'ai réglé mon pas sur l'horloge du corridor. Mon AM est devenu mon PM et vice-versa. Et à chaque fois que je me réveille, je cogne un clou de plus dans le cercueil de ma vie sociale.

C'est idiot.

De toute façon, j'ai perdu mon marteau. J'ai les paumes ensanglantées, percées. En écoutant du Björk. Pas assez de Björk. Pas assez de Metric. Trop de silence. Et de TQS. Et de TVA.

C'est vide.

Dans ma tête. Dans ma vie. Mais pas mon coeur. Qui est trop plein. Beaucoup trop plein. Plein de toi qui est vide de moi. Et non avide.

C'est rouge.

Dans mon univers. Changer mon rideau. Une solution? Ou m'investir à temps plein dans une redéfinition des couleurs de l'intimité. Avec du Lynda Lemay comme fond sonore.

C'est possible.

D'être heureux pareil. Même quand on se vampirise. Le soleil qui brûle mon sommeil. Mon sommeil qui s'éteint aux levers de lune.

C'est mélancolique.

J'irai planter une mandragore pour moi, un oeillet pour ma vie sociale et un bouquet de roses rouge pour toi. Je me planterai sans doute une tonne d'épines. Dans la main. Volontairement. Un peu plus de sang, ça change quoi?

C'est redondant.

Le tic-tac du corridor. AM est PM et PM est AM. Comme tantôt. Excepté que mon sommeil a peur du soleil. Aujourd'hui.

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